Nous arrivons lentement à notre nouvelle destination, c'est la première fois que nous y mettons les roues. À l'autre bout de Charlestown, une petite ville bien ordinaire comme des milliers d'autres aux États-Unis, nous reconnaissons le client comme si nous y étions déjà allés à cause de l'empilade de futailles bien visible de la route. Les effluves raffinés du Bourbon nous montent au nez, les barriques en sont encore toutes mouillées.
Tandis que quelques Latinos-Américains se chargent d'empiler les tonneaux un à un en les faisant rouler dans la r
emorque, j'explore le terrain. Un chat tout maigre, de la couleur du caramel, comme s'il avait trempé dans un tonneau de liquide blond, se fraye un chemin parmi les tonneaux de bois. J'ai beau miauler pour l'amadouer, rien n'y fait. S'il avait su que je me serais départie volontiers d'un peu de mon goûter pour le flatter, peut-être aurait-il consenti à m'approcher? Il me regarde de loin avec ses yeux jaunes intrigués, mais dès que je m'avance, il prend la fuite entre les barils. 
Richard explore de son côté quand je le surprends à respirer les vapeurs dans des barils! Ça sent bon! Un parfum incroyable, un mélange de miel, de caramel et de chêne mouillé. J'aurais voulu vous transmettre les odeurs virtuellement, pour quand le « blogodorant »?
Dans cette tonnellerie, on ne fabrique pas les tonneaux, mais on les répare pour les acheminer aux quatre coins du globe où l'on élabore des eaux-de-vie. Écosse, Angleterre, Philippines, Canada ne sont que quelques pays dont on m'a cité le nom. La petite entreprise de l'Indiana achète ses barils usagés des distilleries de Bourbon du Kentucky, là où l'on utilise les barils de chêne qu'une seule fois, au grand plaisir des distilleries du monde entier qui en tire profit en les obtenant à moindre coût déjà imprégnés de whisky pour bonifier le leur. Les barils considérés inutilisables pour les alcools seront vendus à des commerces de détail pour usages détournés par exemple comme jardinières de bois.
À l'intérieur du hangar sombre, dans l'un des seul
s rayons de lumière, s'active un tonnelier dans toute sa splendeur. Le faisceau lumineux jette sur lui un éclairage théâtral, comme s'il était là pour donner un spectacle empreint de réalité. Je le salue dans sa langue et il me sourit candidement surpris que je l'aborde en espagnol. Dans ses yeux remplis d'espoir, je sens qu'il est doué pour le bonheur, il respire la joie de vivre. Ne serait pas heureux qui veut, à exercer un tel métier physique, peu valorisé et que j'imagine peu rémunéré. Il est venu aux États-Unis pour faire un coup d'argent pendant 2 ou 3 ans et rapporter ses rêves au Honduras. Je lui demande si je peux faire quelques photos de lui à l'oeuvre, son visage s'illumine d'enchantement que je m'intéresse à son travail. Il a la gentillesse de me montrer les rudiments de sa profession de tonnelier qu'il a acquise fièrement en un an.D'abord, il examine chacun des tonneaux en les roulant sur le côté et avec une craie blanche, il marque les planches à changer. Certains nécessitent plus de cinq nouvelles pièces, d'autres qu'une seule. Avec une masse et une enclume, il donne des coups sur les cerceaux de fer pour les faire sortir. Le bruit du marteau frappant sur du métal m'assourdit un peu. Il laisse seulement une bague d'acier à la base pour tenir les précieuses douves odorantes ensemble. J'apprends que l'intérieur de chaque tonneau est brûlé, parce qu'une fois ouvert, je constate qu'il est tout noir comme du bois braisé. Le baril est encore tout mouillé de whisky, Eli se prend un menu morceau de ce bois noir pour le suçoter pendant son labeur. Une petite chose de la vie qui ajoute à son bonheur. Eli va se chercher des planches en bon état sur d'autres barils et les ramène près du sien qu'il fera renaître. Quand vient le temps de sceller le tout, il utilise un matériau dont il ignore lui-même le nom, ça ressemble à de la canne à sucre ou à du bambou. C'est malléable et il se sert de cette branche mouillée pour ajuster les douves du baril pour le rendre parfaitement étanche.
Eli m'explique tellement bien, que je pourrais presque commencer, moi aussi, le travail de tonnelière en suçotant un morceau de chêne brûlé imprégné de bourbon du Kentucky! Voilà ce que j'exprime à la blague au patron quand il arrive avec les papiers. Il rit, mais ne semble pas tellement d'accord avec moi... Camionneuse, ça convient beaucoup mieux pour une fille!
Pour une dernière fois, je salue Éli en lui souhaitant bonne chance dans la poursuite de ses rêves auprès des siens au Honduras.
Le chat me suit toujours entre les barils et je miaule pour lui dire au revoir. Peut-être osera-t-il m'approcher la prochaine fois? L'apprivoisement représente un travail de longue haleine dont je n'ai pas le loisir de pratiquer aujourd'hui. Vite, il faut rouler! Il y a du whisky canadien qui attend son lit de chêne pour s'y coucher quelques années et s'y bonifier. Voyez, ce qu'on est utile les camionneurs!

Fuego repart avec le ventre rempli d'effluves de bourbon, il est bien content, ça lui enlève les relents de caoutchouc dont il est imprégné! Et le voici posant fièrement devant des tonneaux à la distillerie de whisky canadien de Valleyfield au Québec.


















