14 janvier 2007

Fuego sur civière, la suite.

Richard a déjà pris les choses en mains avec le Docteur Hook quand j’arrive dehors. Je reconnais le sauveur à son habit de neige tout noir qui lui donne la forme d’un astronaute, à la cagoule recouvrant son visage comme un chirurgien prêt à opérer et à ses grosses bottes d’hiver qui lui permettraient de rester immobile pendant des heures sans que ses pieds gèlent.

Il nous glisse comme ça, comme pour nous encourager, avec le sourire qu’on perçoit dans le trou de son passe-montagne :

— Vous êtes chanceux, si vous aviez appelé cet après-midi au lieu de ce matin, il aurait été impossible de vous dépanner avant demain.

À vrai dire, il nous apprend que les cas lourds débordent dans tous les couloirs de la région et que c’est presque l’état d’urgence. Ils ne sont que douze camions dans la ville, capables de soulever les mastodontes. Nous sommes le 20e dépannage pour aujourd’hui. Les températures extrêmes en hiver et en été, les +30 comme les -30 degrés, sont les journées les plus occupées de l’année.

Son diagnostic est le même que le nôtre, Fuego a une engelure au filtre à fioul. Il s’en est fallu de peu pour que nos visages soient dans le même état. À cette température, -48 degrés avec le facteur vent, la peau peut subir de sévères engelures en moins de 7 minutes. (Ce n’est pas moi qui le dis, mais la fille du canal météo qu’on a vue toute la journée, avec les joues rouges et la goutte au nez, qui fait de la boucane dans son micro en parlant. Par chance, ses chroniques extérieures durent moins de 5 minutes, la pauvre!)


Il fait trop froid pour tenter une ranimation sur place, il faut le transporter au garage. Notre bienfaiteur en complet de ski-doo connait son affaire sur le bout de ses mitaines, 20 ans de métier dans des conditions de brousse l’ont endurcie. Il a l’air d’un pro juste à remarquer l’allure de son camion, aussi gros que celui des pompiers, tout chromé, possédant une multitude de fonctions pour tout genre de sauvetage, car c’est lui qu’on appelle pour sortir du pétrin les mastodontes accidentés qu’on voit dans les journaux à sensation. Sa machine est munie d’équipements complexes pour tirer n’importe qui du fossé, poutres de levages, bras hydrauliques, câbles avec treuil, dispositif de remorquage qu’il doit savoir manier avec la précision de l’astronaute qui dirige le bras canadien. Toutes les situations auxquelles il est confronté sont différentes de sorte que chaque appel constitue un défi renouvelé. Sa liste de patients est longue, depuis 3 heures du matin qu’il est en service alors qu’il bosse encore pour sortir Fuego du gel à 19hrs. En quelques manœuvres bien maitrisées, il accroche notre camion transi de froid, s’installe au volant, retire sa cagoule, actionne les feux d’urgence et se met en route pour le garage. Nous, on se laisse conduire, contents d’être au chaud et d’apprendre qu’on est à 15 minutes d’ambulance. Fuego est suspendu par le derrière et traine ses roues avant pour se tenir debout sur la route, il fait pitié à voir, lui, si fort d’habitude.

Le concessionnaire Kenworth de Winnipeg est plutôt récent et possède une quinzaine de portes pour accueillir des éclopés. Par chance, il reste une place toute chaude pour Fuego gelé. Notre ambulancier installe Fuego, totalement inerte, bien au chaud dans la salle de soins et sans plus de cérémonie, il nous salue de la main en nous souhaitant bonne chance et repart aussitôt : d’autres patients attendent.

Frigo est tétanisé dans la glace et pour l’aider à ressusciter plus vite, on ouvre toutes ses fenêtres et on laisse ses portes ouvertes pour que le froid s’évapore. Un mécanicien sera à son chevet pour la nuit.


Quant à nous qui sommes déjà épuisés de n’avoir rien fait de la journée, le garage nous prête l’unique voiture mise à la disposition de la clientèle pour aller à l’hôtel.

Demain, on viendra voir notre malade s’il se porte mieux.

Je vous mets la suite quand je peux, peut-être que ma résolution débutera ici…

(Bonus pour chauffeurs de camion en devenir : si vous allez au garage ou chez un concessionnaire et que vous savez que vous en aurez pour longtemps, demandez toujours une voiture de service (courtesy car) pour aller à l’hôtel, au restaurant ou autre. Ils en ont rarement, mais ils ne vous l’offriront pas d’emblée, alors il faut demander.)

23 commentaires:

Nathalie furie a dit...

Salut Sandra
Merci pour ton conseil ils sont si précieux. Je suis contente que fuego se soit trouver un endroit au chaud ainsi que vous, décantez pendant que vous en avez le temps votre repos est bien mériter.C'est immense le strese qu'on se fait quand quelque chose se passe pas comme prévu, ca m'est arriver dernièrement et quand je suis revenu j'étais épuisée.Bon reste de route et soyez prudent .

Choubine a dit...

Prompt rétablissement à Fuego. Et puisqu'à Winnipeg les nuits sont longues, à ce qu'on dit, profitez-en...

Il aime les bonbons, Fuego? les chocolats? les fleurs?

ursule a dit...

Bonjour Sandra,

Je suis heureux d'apprendre que Fuego s'en remettra sans séquelle. S'il avait fallu, lui, si jeune encore...

Vous deux, pas trop perdus dans ce lit Queen aussi grand qu'une patinoire ? Hum...

J'aime beaucoup quand tu parles du docteur qui « connait son affaire sur le bout de ses mitaines...». Il n'y a que toi pour trouver de si belles images, quand vient le temps de décrire une situation, un paysage ou quelqu'un. Voila une autre des raisons pour lesquelles il nous est si agréable de voyager avec vous.

Bonne semaine,

André.

JM a dit...

Suis-je à ce point égoïste d'avoir un petit remerciement secret pour le filtre à fioul de Fuego... qui nous aura permis de lire l'un des plus grands hommages faits au Docteur Hook !
(et je profite de l'occasion pour te mentionner que la page «améliorée» de ton blogue est magnifique, avec ses nouvelles descriptions, ses liens, et l'histoire de votre parcours !)

Françoise a dit...

Pauvre Fuego, devenu si vite Frigo, malgré sa couleur rutilante...Pauvres Sandra et Richard, pris dans le froid d'un blizzard sans pitié! Mais je me réjouis des merveilleux textes que la dureté de la vie a fait naître sur le clavier de Sandra. Ce sont des textes dignes de figurer dans une saga des poids lourds...Merci, Sandra, pour cette littérature qui fait mon bonheur; tout de même, je souhaite prompt rétablissement à Fuego, et des cieux plus cléments pour vous.

Françoise

Jean a dit...

Même si Fuego est encore aux soins intensifs, nous sommes quand même soulagés de voir qu'il est au moins sorti de la salle d'attente de l'urgence... (D'ailleurs son attente a été aussi longue que la nôtre quand nous nous rendons à l'hôpital, n'est-ce pas?!...). :-))

"Quant à nous qui sommes déjà épuisés de n’avoir rien fait de la journée..." Meuh non, Sandra! Nathalie furie l'a bien diagnostiqué: "C'est immense le stress qu'on se fait quand quelque chose ne se passe pas comme prévu..." Et le stress, ça épuise vraiment et beaucoup!... Sérieux!...

Bon repos et bon retour!... Ne vous pressez pas trop cependant, parce que vous risquez d'avoir un peu de tout sur votre chemin: pluie, verglas, neige (10 à 15 cm de neige actuellement dans la région de Montréal et davantage ailleurs). Consolons-nous: le midwest américain a eu "beaucoup plus pire" ces jours derniers... :-))

Jean a dit...

D'accord avec André concernant les belles images linguistiques entièrement "inventées" par Sandra. Et il n'en a donné qu'un exemple. Voici quelques autres passages de haute voltige littéraire "sandraienne"(!), dans ce même texte:
"Je reconnais le sauveur à son habit de neige tout noir qui lui donne la forme d’un astronaute..."
"...à la cagoule recouvrant son visage comme un chirurgien prêt à opérer..."
"Fuego a une engelure au filtre à fioul. Il s’en est fallu de peu pour que nos visages soient dans le même état..."
"Il a l’air d’un pro juste à remarquer l’allure de son camion, aussi gros que celui des pompiers..."
"...dispositif de remorquage qu’il doit savoir manier avec la précision de l’astronaute qui dirige le bras canadien..."
"Frigo (notons ici le sens de l'humour profond conservé par Sandra malgré la situation tragique...) est tétanisé (vite à vos dictionnaires!...) dans la glace..."

Où va-t-elle donc chercher tout ça, Sandra?!... Faut croire que le froid de Winnipeg n'était pas suffisant pour geler complètement la zone "imagination et créativité" de son cerveau!... :-))

C'est évidemment toujours un plaisir de te lire, Sandra!

ursule a dit...

Jean,

Je suis d'accord à 114% avec le contenu de ton dernier commentaire !

Bonne tempête,

André.

ursule a dit...

Jean,

Aussi avec l'autre qui précédait.

André.

David a dit...

Hello Sandra.
Merci de nous tenir au courant de tes mésaventures hivernales!
De mon côté de l'écran, il fait "chaud" (hiver belge=10°C) si bien que je te lis avec l'émerveillement d'un enfant qui découvre un livre de Jack London.
Bon courage pour la suite, soigne les chiens loups et astique le traîneau tu seras bientôt de retour sur les pistes.
Bonne route! Soyez prudents!
David

Cecile Gladel a dit...

ahh Sandra, j'espère que Fuego a retrouvé la santé...tu ne serais pas mieux à Montréal car aujoourd'hui c'est la tempête et même les camions ont des probs...J'en ai vu un tantôt pris en essayant de tourner de Pie IX sur Hochelaga....

Anonyme a dit...

Alain dit -8 a montreal rue Molson 15cm de neige a 18.0h a + Sandra et Richard

France a dit...

Bonjour à vous deux, je viens de découvrir votre blog et je m'en régale. J'ai déjà travaillé pour une compagnie de transport à faire la paperasse du garage et j'ai toujours aimé les Fuego :) et en plus j,ai connu l'Ouest canadien et ses hivers de glace...en plus de la crème à main, essayez aussi l'huile de bébé...c'est graisseux mais efficace lors des froids intenses. Bonne chance

tub a dit...

du fuel qui gele ses jamais drole sa met arriver une fois au montana par une froide nuit d'hivers il fesait -20 mon truck a decider d'arreter au millieux de nul part ds les montagne en pleine nuit le towing qui devais prendree 1 heure a arriver en a pris 4... j'ai tellement geler cette fois la lolll

mais presentement je suis en virginie et je vien de partir mon camion pour avoir un peut d'air frais (il fait un peut trop chaud) et ensuite retourne dormir

Léonor a dit...

Tu as bien dit "Frigo" ? J'espère que tu n'as pas l'intention de rebaptiser Fuego... j'aime mieux son vrai nom !
J'espère que vos misères sont terminées et que vous êtes sur les routes, en forme tous les trois...
Bisous !

Tangerine du Québec a dit...

Jean m'enlève les mots de la bouche, euh du clavier disons. Bonne convalescence à Fuego !

Anonyme a dit...

Palpitant. Fuego avait-il ingéré du fuel d'été?

Bruno le traducteur

La future maman a dit...

Toutes vos histoires sont intéressantes vraiment... un bravo haut et fort!

GCOQ a dit...

J'ai décroché depuis l'accident. Je viens de passer un petit moment à lire vos déboires........... Haletant, j'attends la suite!!!!
Bon courage...

Daniel a dit...

André,
Je suis d'accord à 114.5% avec le contenu de ton dernier et avant dernier commentaire !
Daniel

rominet a dit...

Salut Sandra,
Ton blogue est super...
Tu as un talent d'auteur indiscutable et une faculté unique pour imagé tes propos. Rendre une engelure majeure à Winnnnnnipeg poétique... Faut le faire !

Une ambassadrice extra pour notre plus beau métier (...) des fois :-)

P.S. Je m'étais retiré de la route depuis quelques mois mais comme j'ai parcouru ton blogue pas mal tu m'as redonner comme le goût, et je reprendrai du service dans les semaines à venir sur un jumeau de Fuego... Au plaisir de se voir à Côteau peut-être :-)))

Lyliane a dit...

Bon courage.

Epicure a dit...

Vivement les rechutes! Qui aurait cru qu'une panne à Winnipeg puisse nous garder en haleine?

Mention d'honneur pour la description du défilé de mode lors de l'interminable attente du billet précédent. Plein de belles images dans ma tête, encore mieux que des photos!