28 mai 2007

Coup de pouce pour Vanessa


Vanessa m’a écrit un courriel cette semaine, elle a 16 ans, est étudiante et habite près de Montréal, j’ajoute qu’elle est très articulée (elle ne fait pas de fautes d’orthographe) et est très très polie et bien éduquée (elle me vouvoie!). C’est déjà une grande voyageuse dans l’âme, elle a passé 3 mois dans une famille en Alberta l’an dernier et l’Ouest l’appelle encore cette année. Mais voilà. Elle n’a pas les sous pour le billet d’avion et s’est mise dans la tête que peut-être, quelque part, un camionneur (encore mieux une camionneuse) (peut-être aussi un RV ou un automobiliste?) pourrait lui faire faire le voyage vers l’Ouest. Vous avez des conseils et des tuyaux pour elle? Pour moi, c’est impossible (déjà 2 dans Fuego, à 3 on étoufferait et les assurances ne nous permettent pas de faire voyager quelqu’un de moins de 18 ans, je crois que seuls les chauffeurs-propriétaires le pourraient).

Ses parents ne sont pas trop rassurés et ont bien des préjugés envers les camionneurs (qu’ils sont en manque de sexe entre autres!). C’est bien normal, laisser partir sa fille de 16 ans tout innocente et toute naïve avec des inconnus, après tout, elle n’est pas encore majeure. Mais ils consentiraient à la laisser partir avec quelqu’un qui a de bonnes références.

Vanessa m’a rappelé des souvenirs en m’écrivant de la sorte…

À l’été de mes 18 ans, mon père m’a prise en flagrant délit sur le bord de la route à Hébertville alors que je faisais du pouce… Je lui avais dit que je partais à Montréal pour voir la parade de la coupe Stanley (la dernière que le Canadien a gagnée, vous vous rappelez?) avec des amis, mais je ne lui avais pas dit comment… La face qu’il m’a faite! Je m’en souviens encore comme si c’était hier, je fondais dans mon imper jaune à mesure que je voyais s’approcher son pickup Ford Ranger rouge, surmonté d’une boite blanche. Je l’avais reconnu de loin parce qu’avec le boucan qu’il faisait (son silencieux avait attrapé la rouille — pour être polie — et il grondait toutes les fois qu’on accélérait), on l’entendait venir à 2 miles à la ronde.

Il faisait beau et frais, il conduisait les fenêtres baissées, il s’est approché et a freiné à ma hauteur (Gnaannngn gn gn gn gngn gngn! décompression bruyante de son pickup). (dans ce genre là mais avec la boite blanche et de la rouille partout, pas très propre, et tout rouge, sans cabine extensionnée, enfin vous voyez le genre)

Tous les deux on se penche la tête pour se voir par la fenêtre du passager.

Papa : — J’te pogne hein? Mi-figue mi-raisin
Pickup Ford Ranger : — tuf tuf tuf tuf
Pouceuse prise en flagrant délit : — ouais… dis-je avec un rire nerveux tout en me tortillant sur place
Papa : - «Quant-est-ce-que-te-rviens?»
Pouceuse soulagée : — Heuuu, dans 3 jours.
Papa : — appelle en arrivant.
Et le Pick-up rouge reprend de plus belle : gneeeegn, gneeeeeeeeng, gneeeeenng (changement de vitesse bruyant).

C’est à cet instant précis que j’ai compris qu’il avait fait son deuil de contrôler mes faits et gestes et qu’il m’accordait toute sa confiance, car après tout, j’avais déjà mon appartement à Montréal depuis quelques semaines pour partir étudier en septembre et de toute façon, il aurait bien fallu qu’il s’y fasse un jour ou l’autre!

J’ai fait des milliers de kilomètres à voyager comme ça, sur le pouce. Il m’est arrivé des dizaines d’anecdotes, des vertes et des pas mûres, des bonnes et des moins bonnes et je suis encore là pour les raconter. Faire du pouce, c’est la liberté, la vraie, celle qui ne s’achète pas, celle qui est uniquement dans l’esprit. La liberté de ne rien posséder, que son baluchon et sa tête, sans contraintes d’argent ou de la mécanique de sa voiture. Il faut être libre de peurs et avoir une grande confiance en la vie pour voyager de cette façon et s’en remettre à la bonne grâce des automobilistes. Ça permet de forcer la rencontre avec des gens, chose difficile de nos jours, quand on n’est pas introduit au préalable. Les rencontres sont parfois fortuites et instructives, d’autres pas. C’est quand même là que j’ai conduit ma première BMW (et la dernière)!

La BM se range un peu plus loin que moi à l’entrée du parc des Laurentides et le gars sort :

— T’a ton permis?
— Oui?
— Tu vas conduire jusqu’au Lac
— (Yessss!)

Nous n’avons pas dit un mot du voyage, il a lu son journal, j’ai pris mon pied au volant en prenant soin de ne pas trop faire bouger mon passager. Je suis allée me reconduire jusqu’à la maison, mes parents ne m’attendaient pas, je ne voulais pas les inquiéter. Ma mère était sur le balcon et se demandait bien ce que je faisais au volant d’une voiture de luxe! (Je ne crois pas qu’elle n’a jamais douté que je fusse entrée dans la mafia, ce n’était pas mon genre.)

Je sais maintenant comment mes parents se sentaient quand je leur racontais mes voyages sur le pouce au Texas à 19 ans. J’étais bien naïve comme toutes les filles de mon âge. C’est là que j’ai embarqué pour la première fois à bord d’un camion. J’étais avec une copine à la jonction des autoroutes 10 et 20 au Texas, un camion s’arrête pour nous prendre. Nous n’attendions jamais bien longtemps. Dès que nous nous sommes assises dans son camion, il nous a demandé si nous étions intéressées à avoir du sexe! Allant même jusqu’à épeler le mot s-e-x pour bien que l’on comprenne! (Nous parlions anglais avec un très fort accent). On lui a ri au visage et on a dit non, il ne nous en a plus reparlé après, le sujet était clos. Mais il nous a parlé de sa femme et de sa famille en Caroline du Nord. Au bout de quelques heures de route, la nuit tombait et nous étions tout près d’arriver au centre-ville de Dallas, notre destination. Nous voulions qu’ils nous laissent sur la route avant d’arriver pour qu’on campe dans un champ quelque part (naïves je vous dis!) et reprendre la route à la clarté, mais il a tenu à nous amener directement au centre-ville avec sa remorque. Il a fallu qu’il fasse quelques appels pour connaitre le chemin et savoir si la hauteur des ponts et viaducs était adéquate pour passer avec un gros camion. C’était le bon temps quand j’y repense!

Alors que nous étions sur la route 10 toujours au Texas, au sortir de San Antonio, un autre chauffeur nous a embarquées jusqu’à El Paso et nous a amenées passer une semaine dans sa famille, il nous payait les repas (trio McDo, trio Wendy’s, Pizza, œufs-saucisses extra cholestérol pour le petit déjeuner…)¸ nous étions bien contentes parce que toutes nos «cennes» étaient comptées pour le voyage de retour. Il a eu le béguin pour ma copine, mais elle a dit non et il ne lui a pas sauté dessus pour autant.

Ce genre de situation aurait peut-être fini par m’arriver de toute façon, il ne faut pas fermer les yeux, cela existe bel et bien, c’est la vie! Il faut seulement être bien équipé pour y faire face, je pense qu’une grande confiance en soi aide à la persuasion dans toutes les situations. Et on n’acquiert pas cette confiance en ayant peur de tout, il faut parfois foncer et développer tous ses talents pour être absolument persuadé que l’on peut tout faire!

Si je me fie à mon expérience, je dirais que oui, en général, les chauffeurs sont souvent en manque de sexe! (qu’est-ce qu’elle raconte?) Mais et alors? Ils sont civilisés comme les hommes de notre société. Des malades et des violeurs, il y en a dans tous les domaines. Toutes les fois j’ai dit non, et ils ne m’ont plus achalée avec ça. J’ajouterais que je me sentirais plus sure, seule avec un chauffeur en manque de sexe qu’avec un gars saoul en manque de sexe! Le chauffeur, on peut facilement le retracer après avec son numéro de plaque et il a beaucoup à perdre, mais pas le gars saoul dans un bar… ni vu ni connu!

Cela dit, Vanessa, je ne t’encourage pas à faire du pouce. Du moins, pas avant que tu aies 18 ans et pas toute seule. Si un chauffeur veut bien te prendre, c’est vrai, tes parents ont raison, il faut prendre des références, son nom, sa compagnie, la compagnie qui lui fournit les voyages. Et il faut que… t’appelle en arrivant!

Aller dans l’ouest pour un chauffeur solo prend moins de 4 jours en général.


Bonne chance et je te souhaite un bon voyage!

(J’espère que mes aventures n’effraieront pas trop tes parents et que tu trouveras le moyen de te rendre dans l’Ouest. Les voyages forment la jeunesse, c’est encore vrai.)

15 commentaires:

Cecile Gladel a dit...

Cool sandra comme histoires...Mes parents ne m'ont jamais laissé faire de pouce et j'ai eu une voiture à 18ans donc jamais testé l'aventure...Il serait peut être temps qu'à 40 ans je tente l'expérience de faire du pouce...hehehe surtout que je ne suis pas une peureuse du tout...à suivre.Et j'espère que Vanessa trouvera un gentil cammionneur...

Gcoq a dit...

SUPER de te relire!!!! depuis... le perroquet vert!

Bon courage à Vanessa...

Claude a dit...

Bonjour Sandra,

C'est ma première intervention sur ton blog quoique je le suis depuis longtemps. Je suis moi-meme camionneur depuis un peu plus de 2 ans.

Je crois que faire du pouce est une activité en perte de vitesse depuis les 20 dernières années. C'est probablement dû su sur-protectionisme des parents envers leur progéniture si rare. Étant moi-même parent de 4 ados, je suis convaincu qu'il faut les responsabiliser plus que les protéger.

L'été dernier, je suis monté en Alberta à partir de Montréal et en passant via Ottawa, j'ai vu un pouceux avec une petite affiche "Anywhere but here". J'ai failli le prendre avec moi mais comme ce n'est pas autorisé à ma compagnie, je suis passé tout droit.

J'ai fait de bonnes journées de route en solo avec des moyennes de 1200 km par jour et en arrivant près de Winnipeg, j'ai revu le même pouceux avec son affiche. J'ai pu alors constater que son mode de transport semblait particulièrement efficace car il m'avait dépassé, moi, qui ne prenait que de petites pauses dans la journée.

Je l'aurais bien pris encore avec moi mais comme j'allais rejoindre plusieurs de mes confrères dans les heures à venir, ça m'était impossible.

Bonne chance à Vanessa pour se trouver un voyage.

Claude

André Tremblay. a dit...

Très beau récit, Sandra. C'est pas mal plaisant de te lire à nouveau.

Pour Vanessa, a-t-elle pensé à Allo-Stop ?

Pour moi aussi, le pouce c'était la liberté.

André.

Anonyme a dit...

Il y bien des années de cela, au milieu de la France près de Dijon je fais du pouce… Une départementale en direction sud, Sur mon sac à dos le drapeau du Canada aide bien sur, mais il y a quand même de l’attente… alors je marche tranquillement… le soleil tape… tout est sec, les bibittes française (criquets à béret basque) font croui-croui… au loin j’aperçois un viaduc… et qui dit viaduc… dit ombre… alors je m’approche, et sous le viaduc de l’autre coté de la route, en sens inverse, il y en a un autre qui tente sa chance avec les automobiliste qui remonte vers le nord. En approchant je me rend compte que c’est une fille, elle est là, de l’autre coté de la route sous le viaduc et me regarde… je la regarde … j’ouvre les yeux … elle ouvre les yeux … On se regarde comme dans un rêve éveillé… incapable de comprendre rien à rien… alors elle traverse et on jase pendant 10 minutes comme ça…. Sous le viaduc, avant de poursuivre chacun notre route… De toutes mes aventures vécues sur le pouce, celle-ci restera pour toujours la plus étrange expression du hasard … Parce que … Un quart de planète plus loin… par delà l’Atlantique, j’ai croisé par hasard, au milieu de nul part, sous un viaduc Français, la fille assise à deux rangés de moi dans ma classe de secondaire 5…

Mijo a dit...

Où est-ce que tu as dégotté cette statue de pouce ?!!! Je la trouve impressionnante.

J'ai fait de l'auto-stop (comme on dit chez nous) et j'ai ramassé des auto-stoppeurs le long de la route. Souvent de belles crises de fous rire et de bons souvenirs.

André Tremblay. a dit...

Sandra,

Comme Mijo, j'aimerais bien savoir où se trouve ce pouce. Et ma question n'a rien de sexuel...

André.

michel a dit...

Bonjour Sandra,

Heureux de suivre à nouveau tes aventures, c'est super.

J'ai suivi la formation du CFTC, mais suis un 'non-pratiquant'. Je me suis rendu dans l'ouest en 81', utilisant la même méthode que Vanessa.

Je prépare un retour vers Edmonton en auto, vers le 20 juin. Camionneur, ...sans camion ;o) Michelcestmoi chez hotmail

bonne route à toi & Richard

Le JP d'amérique a dit...

Je suis personnellement allé dans l'ouest alors que j'avais 20 ans. Comme Vanessa, je n'avais pas beaucoup d'argent et le pouce n'était pas une option pour moi; mon parrain s'est déjà fait attaquer en embarquant un pouceux...

Le fait est que l'autobus fût mon seul salut. D'abord, à partir de Montréal et ce, jusqu'à Vancouver, c'est Greyhound qui a le monopole (presque) dans les compagnies d'autobus. Les horaires sont fait de façon à ce que tu attends max une heure à chaque transfert. J'ai pris trois jours et demi pour me rendre à Edmonton, en Alberta, et ce pour à peine $200. À cette époque, j'avais payé $189 de Montréal à Edmonton et c'était le même prix pour se rendre jusqu'à Vancouver!!! C'était en 2000.

Il est vrai que faire trois jours et demi de bus n'est pas toujours super cool mais tu as le temps de voir un peu de tous les paysages, c'est confortable et pas trop cher. C'est surtout moins risqué que le pouce.

Merci pour ton beau blogue. Avec le même accent que le miens!

Quasi umbra a dit...

Bonjour sandra,

J'ai découvert ton blogue par hasard. Tu as une superbe plume. Je vas faire un petit tour dans tes archives pour me mettre à jour.

Bonne Journée!

Quasi umbra

camionneuse a dit...

Bonjour à tous, merci pour tous vos commentaires.

à Mijo et à André,

Le pouce, je l'ai pris sur le site du nom du fichier, et sur son blogue, il dit que c'est dans le quartier de la défense à Paris. J'y suis pourtant allée, mais je n'ai pas vu de visu cette sculpture.

à bientôt.

André Tremblay. a dit...

Merci !

J'ai hâte que tu reviennes... Depuis que tu fréquentes moins ton blogue, le temps est gris.

Allez, reviens vite et vivement le beau temps !

André.

Eric a dit...

Bonjour à toi Sandra,
Quel super et courageux projet Vanessa et ton témoignage, Sandra, me ramène à mon tour des States en stop. C'est la grande aventure que j'ai reportée dans un livre paru chez Aléas : "la Route, la Poussière et le Sable". Tout y est : camionneurs fous, voleurs, bandits, nanas excités, drug addicts, cops, chics types, ex prisonniers on the road, nostalgiques de Kérouac, chercheurs d'or... Et toutes les "mésaventures" qui vont avec !
Bonne route à vous, je suis vos aventures ! "take care!"

Anonyme a dit...

Bonjour Sandra, je crois bien avoir fais le tour de toutes les archives de ton blog, j'adore ! On s'est parlé récemment (par courriel) tu as répondu à beaucoup de mes questions concernant le métier de camionneur. Je part dans un peu plus de 20 jours pour un mois en camion avec Marc, mon conjoint. Je vais probablement suivre tes récits durant mon voyage sur le portable de mon chéri, et profiterai de l'occasion pour lui en lire quelques extraits que j'ai bien aimé... Au plaisir de te lire ! Qui sait, on se rencontrera peut être dans un truck stop quelque part aux États-Unis, je crois bien que je pourrai reconnaître Fuego !
Bonne route à toi et Richard !
Isabelle Robberts

Thib a dit...

Bonjour,

Sympa ces histoires d'auto-stop, ou de pouce !
Ca me rappelle mon tour de France en stop, à la fin des 70's... Tout un mois à tourner autour du pays dans toutes sortes de véhicules, avec des rencontres super et d'autres plus glauques... une ou deux belles trouilles et quelques grands bonheurs !!!
C'était un bon moment !

Pour info, la statue du pouce date de 1965, ). Elle est du sculpteur César, qui a aussi fait les fameux "César" (les Oscar du cinéma français), et qui a acquis la célébrité dans les années 60s avec ses fameuses compressions de voitures...
(http://www.insecula.com/oeuvre/O0019041.html)