01 mars 2006

Minorité trop visible

Comme je n'ai pas publié depuis quelques jours, je vous propose un texte que j'ai écrit il y a déjà longtemps. Et vous serez heureux d'apprendre que nous repartons pour Laredo jeudi matin. Vous aurez donc des nouvelles dans quelques jours.

Je suis de la minorité visible. Dans ce métier traditionnellement réservé aux hommes, pour être considérée sur le même pied d’égalité, j’ai compris que je devais mettre mes compétences en avant-plan et camoufler mes attributs féminins. Pour que les collègues et les clients perçoivent d’abord le chauffeur compétent en moi, je dois faire mes preuves tous les jours, doublement parce que je suis accompagnée de mon conjoint. Bien que l’habit fourni par la compagnie ne soit pas obligatoire, je me fais un devoir de le porter rigoureusement pour que l’on me prenne au sérieux. Une fille avec un décolleté ou un gilet moulant envoie le message qu’elle est une femme avant tout et un chauffeur accessoirement. Je dois projeter l’image d’une professionnelle de la route, non pas de la rue. Alors, je mets mon uniforme pour unifier mes formes. Ma grande chemise bleue, avec mon nom brodé à droite et le logo de la compagnie à gauche, avec ses deux grosses poches appliquées à l’avant, m’aide dans mon camouflage et mon intégration. J’enfile des jeans et des espadrilles pour compléter ma dissimulation. Pour le temps plus froid, j’ai un manteau assorti à la couleur du camion et qui me cache les fesses. Quand j’attends en ligne avec cinquante hommes, je suis déjà remarquée de par mon genre, il n’est pas nécessaire d’en rajouter.

Il n’y a pas de place pour l’expression de ma féminité, pas de maquillage, ni de frivolité. Je n’utilise même plus de cache-cernes pour masquer la fatigue, ni de rouge pour les joues quand j’ai l’air malade en hiver (au grand désespoir de mon conjoint !). Plus j’ai l’air magané, moins je me fais achaler. Il est important pour moi que l’on me reconnaisse pour ce que je fais et non pour mon aspect. À entendre parler les hommes des femmes sur les radios à ondes courtes (cb), je n’aime pas être remarquée. Je reste dans ma bulle, je ne regarde même plus les chauffeurs qui me dépassent sur l’autoroute de peur qu’ils pensent que je veuille entreprendre une relation… C’est par expérience que je vous dis tout ça. Au début, je rayonnais extérieurement, je souriais, j’étais joyeuse avec tout le monde, j’engageais la conversation facilement. Mais les hommes prenaient ça pour des avances, et je me suis retrouvée dans des situations périlleuses. Mon air bête fait aussi partie de mon nouveau style réservé et effacé. Si vous me rencontrez sur la route, soyez indulgents avec mon air indépendant, c’est un costume de scène.

Dans mon camion, aux puits de ravitaillement, je fais mes papiers assise au volant. Un macho, de style latin, me sourit en se dandinant la tête. Sa dent en or reflète au soleil. Derrière mes lunettes de soleil, je ne lui rends pas la pareille. Le sourire est une arme de séduction massive : qui répond au sourire, tombe au combat ! Dans les truckstops, les hommes se comportent avec les femmes comme des bêtes sur une proie. La femelle représente le trophée de chasse. Quiconque réussira à lui extirper un sourire et ultimement, à lui parler, aura démontré sa supériorité sur les autres mâles qui reluquaient la même proie. Quand le mâle réussit à attirer son attention, il fait tout pour que les autres le remarquent : regardez, c’est moi qui ai gagné, c’est avec moi qu’elle parle… C’est plutôt pathétique. Les hommes dans les truckstops sont comme des rats dans un laboratoire d’étude du comportement mâle. Mettez une femelle dans la cage, ils changent d’attitude. Y’ a de ces jours où j’aimerais changer de sexe pour quelques heures ! Comme ce matin, il faisait encore noir quand je suis sortie seule de mon camion pour aller aux toilettes. Derrière les pare-brises de camions qui grondaient virilement, je sentais les regards. Je me déplaçais d’un pas assuré, les fesses bien serrées, pour ne pas leur laisser le loisir de croire que j’étais là pour les amuser. Pourtant, un léger coup de klaxon a retenti. Sans me retourner, je lui ai montré mon doigt de la fierté féminine en poursuivant ma lancée. Ce genre d’événement arrive plusieurs fois par jour aux femmes sur la route.

Je préférais quand j’étais bien naïve et que je ne percevais pas du tout ce que cachaient ces attitudes. Quand on est une femme, je vous assure qu’au Québec, c’est le meilleur endroit au monde pour vivre et être égale aux hommes. Je salue au passage toutes les féministes qui nous ont donné cette liberté. Il serait temps, maintenant qu’elles ont accompli leur travail au Québec, de les dépêcher au Sud, le travail est encore colossal.

Je me propose pour conduire les Françoise Guénette, Lise Payette, Jeannette Bertrand, Hélène Pedneault, Lise Ravary, Geneviève St-Germain au Sud pour accomplir cette mission ! Un chargement qui pèserait lourd dans la balance de l’égalité des sexes.

P.-S. : Bien qu’il n’y ait une minorité de chauffeurs qui soient comme je l’ai décrit ci-haut, et que la proportion ait tendance à augmenter plus on descend au Sud, cela est suffisant pour échauder une femme chauffeur de camion et la faire changer d’attitude à jamais sur la route. À la défense de plusieurs collègues chauffeurs, auprès de qui je me montre plus souvent sous mon vrai jour, ils ont toujours été très gentils et très collaborateurs quand j’en ai eu besoin. N’en soyez pas vexés, chauffeurs qui me lisez, mais je suis certaine que vous comprendrez mon point de vue si vous avez des amies camionneuses. Racontez-moi vos anecdotes si vous en avez.

14 commentaires:

André a dit...

Bonjour Sandra,

Je t'en prie, ne change surtout pas de sexe pour régler ce problème que tu éprouves face à certains chauffeurs. Non seulement ça ne règlerait rien, mais, bien pire encore, tu risquerais de devenir toi-même ce type de prédateurs que tu décris, à juste raison d'ailleurs.

Coup donc, Sandra, quand tu te proposes pour trimballer toutes les « Lise Payette » de ce monde, aurais-tu un peu de la graine de Marc Garneau, tu sais cet apprenti politicien qui voulait amener Gilles Duceppe et Jacques Parizeau avec lui dans l'espace pour effacer leur appartenance au Québec comme citoyens? C'est une question, sans plus! On en reparlera...

Laredo: vous retournez vers l'été!
Chanceuse.

À bientôt!

André.

Choubine a dit...

Ne plus pouvoir sourire, je trouverais ça dur.

ursule a dit...

Sandra,

Cet après-midi, chez ma fille, je suis tombé sur une revue: « Dernière Heure ». En feuilletant distraitement les pages de ce magazine, quelle ne fut pas ma surprise, lorsque j'ai constaté qu'il y avait un article de 2 pages pleines sur toi et ton métier. Avec deux bonnes photos en prime!

Dommage, car je crois que tu aurais dû nous en avertir, nous tes lecteurs toujours avides de tes nouveaux récits . En tout cas, moi, je l'ai achetée cette revue ( « Dernière Heure », édition du 4 mars 2006 )encore en kiosque jusqu'à demain, vendredi.

Comment se déroule votre « aventure »? Avez-vous enfin rattrappé la chaleur?

Bonne route et au plaisir de te lire,

André.

Accent Grave a dit...

Formidable texte, mille bravos!

Devoir cacher son sourrire, par protection. Quel dommage!

Accent Grave

berlue a dit...

Pour être de nature aventurière et avoir voyagé seule, je comprend parfaitement ce que tu veux dire, il faut même souvent éviter le "eye contact" car c'est perçu comme une invitation...On réalise qu'au Québec, à part pour quelques imbéciles, nous sommes respectées, libres et avons les meilleurs hommes au monde! Je souhaite seulement qu'un jour toutes puissent en dire autant et qu'être naturelle, pas sur ses garde à tout bout de champ, soit la norme. Non l'exception. Continues de nous régaler de tes récits savoureux!

Anonyme a dit...

Note à André Tremblay: le mardi 28 février 2006 à 4:57:13 PM, j'écrivais le 8e commentaire à la suite du texte "Le calme après la tempête" du 26 février 2006, en mentionnant le reportage du magazine Dernière Heure" (DH).
Jean de Sainte-Julie

ursule a dit...

Note à Anonymous:

Il n'y a que très peu de temps que je consulte ce blogue. C'est d'ailleurs le premier que je consulte. Et, à partir de là, j'y ai pris goût, assez pour ouvrir le mien. Alors, Anonymous, je suis persuadé que vous m'excuserez de ne pas avoir pris connaissance de votre commentaire avant d'écrire, non sans peine, le mien. J'étais et je suis encore très peu familier avec les technicalités se rapportant aux blogues.

Salutations,

André Tremblay.

Mijo a dit...

Que ce doit être dur parfois d'éviter les regards, de ne pas sourire. Mais ça, on doit le faire automatiquement dès que l'on entend des railleries machistes à tout bout de champ.
Heureusement que sous cette carapace et sous l'armure (l'uniforme) , la femme qui est en toi peut se libérer de temps à autre notamment quand tu remontes vers le Nord. Mais je trouve ça triste que cette dure réalité ne soit pas prête à disparaître.

B.B. a dit...

Incroyable ce que vous racontez dans ce blog que je viens de découvrir, et particulièrement ce texte.
Je ne suis pas camionneuse, mais c'est (dur) métier qui m'aurait bien plu, donc je vous admire...
je n'ai pas d'anecdote à vous raconter sur le métier donc, sauf que je constate toujours qu'en France très souvent quand je double un camion sur l'autoroute, j'ai droit à des appels de phares, klaxon éventuellement (et ce sans commettre la moindre infraction...)
Je croise très peu de femmes au volant de camions par chez nous. Celles que j'ai pu remarquer ont toutes les caractéristiques de "vraies" femmes, blondes quelquefois et maquillées. Je ne sais pas comment elles naviguent dans la profession.
Je sais tout de même aussi qu'il est difficile de s'arrêter pour manger dans un restaurant routier quand on est femme et pas accompagnée...
Bref, il est tout de même dommage de sacrifier un peu de sa féminité pour exercer une profession par essence masculine.
Mais franchement, conduire un gros camion a toujours été mon rêve, alors au Canada ou aux Etats-Unis, là vous me comblez!
(je conduis une petite Fiat 500 dont un gros camion ne ferait qu'une bouchée...)

Le Train De La Nuit a dit...

Bonjour Sandra

Tu as en effet raison. La situation des femmes en général aux États-Unis ressemblent à la notre ici il y a quoi, au moins trente ans! Ajoutons à cela l'effet naturel de "manque total de sexe" du camionneur moyen et à peu près toutes les femmes deviennent désirables. Nous avons la chance de revenir à la maison à chaque semaine, mais n'oublions pas qu'à peu près tous les chauffeurs américains sont parti 3 ou 4 semaines à la fois.

Je dis souvent à Caro que les ontariennes sont moches la journée de mon départ, mais pas mal plus belles la journée qui précède mon retour. J'ai réalisé après quelques années sur la route que j'étais devenu beaucoup plus macho et "vieux cochon" (dans mon camion s'entend). Effet de manque aidant. Pas seulement de pure sexe, mais aussi plus souvent simplement de contact humain chaleureux. Même si je parle à la journée longue avec ma Caro, je ne la voie pas, je ne la serre pas dans mes bras. S'ensuit donc un manque d'affection. Et ressort après 4-5 jours mon côté cromagnon, comme démontrer dans Horloge biologique. :)

Les statistiques disent que 10% de chauffeurs aux États-Unis sont des femmes. J'ai parfois l'impression qu'au Québec le pourcentage est plus élevé, avec toutes les compagnies "en équipe" que nous avons sur la Californie où la plupart des équipes sont des couples.

Parlant de féminisme, j'ai lu le numéro spécial de La vie en Rose, et c'est très réussi. Ça m'a ouvert les yeux sur un paquet d'affaire. Ça, et d'autre chose, m'ont ouvert les yeux à savoir que la presse est biaisé. Tout magazine ou journal d'opinion est donc destiné à en arracher et à passer pour des extra-terrestres.

Jeff

Anonyme a dit...

Bravo pour ce texte! Malgré votre jeune âge (je peux me permettre, j'ai
plus que le double du vôtre...), vos
propos sont pleins de grande sagesse. Je crois fermement ce que vous
dites concernant certains camionneurs,
probablement plus spécifiquement ceux du sud... C'est juste dommage
pour tous les autres qui savent se
conduire en hommes civilisés. On se dit de plus: "Une chance qu'elle
est avec son conjoint! Comment
serait-ce si elle était finement seule?!..." Peut-être qu'en les
éduquant "un jour à la fois"!...

Je vous trouve extrêmement chanceux tous les deux, tout d'abord pour la
profession que vous exercez et que
vous aimez beaucoup, mais aussi pour pouvoir l'exercer ensemble! C'est
fantastique! Profitez-en bien! (Pour
ma part, je suis devenu veuf il y a cinq mois aujourd'hui même (1er
mars), après 40 ans de mariage. Et
vingt-trois mois de cancer... Extrêmement difficile à avaler!...)
Aimez-vous beaucoup! Prenez soin l'un de
l'autre! Continuez longtemps, longtemps (plusieurs fois 12 ans!...)!
C'est ce que je vous souhaite
sincèrement!

Bonne route à vous deux demain matin (jeudi)! Soyez prudents!...
Je vous accompagne en pensée tous deux, Sandra et Richard!
Salutations amicales!

Jean de Sainte-Julie
(Jean Desjardins)

camionneuse a dit...

Tu m'insultes André! ;o)

Moi une Marc Garneau? J'ai peut-être de la graine d'astronaute (voir janvier), mais la politique je laisse ça aux politiciens... Et le camion remplie de Lise Payette, c'est pour aider les américains, pas pour changer les Lise Payette, qui sont très bien comme elles sont.

Eh les gars! (André et Jean), pas de chicane dans la cabane! J'essayerai de mettre les photos du reportage si ça sort bien.

Choubine et Accent de grave, une chance que je suis avec Richard, avec lui, je ris (ou rie ou riz, je ne sais plus...) à longueur de journée! :c)


Et puis Berlue,

Merci de ton témoignage, t'as raison c'est dûr d'être une femme quand on va à l'étranger. Je voudrais visiter des pays seule parfois, mais je sens que mon genre est un véritable obstacle. Souvent, les hommes ne se rendent pas compte de leur chance, ils sont beaucoup plus libre de nous à l'étranger. Et puis tient, on pourrait propager nos Lise Payette à la planète!


Mijo, oui, l'uniforme aide, je comprends parfois les musulmanes de bien se sentir sous leur voile (mais par contre, je n'essayerai pas la burka au volant...)

Dame Sirmonde,

Quand je verrai une Fiat 500 sur une autoroute en Amérique, je lui ferai un appel de phare en pensant à vous! (je pense que je vais les chercher longtemps ;c( )

Jeff le Train de la nuit,

Quelle franchise! (Désormais, je vais plus me méfier vers la fin de la semaine!) Je me demande si mon chum me trouve plus belle à la fin de la semaine?

Tu mets vraiment en mots les joies et les peines des camionneurs avec le fond de ton coeur. Émouvant. Et puis tu pourrais transporter un voyage de «La vie en Rose» pour le Sud, ça aiderai notre cause!

Jean, plein de sagesse, je m'efforce de vivre le moment présent avec bonheur. Mes plus sincères condoléances pour votre femme.

Denis a dit...

Salut Sandra,

Je prend de plus en plus plaisir a lire to blog, je passe tranquillement pas vite à travers les archives...

Je viens de tomber sur ton texte "Minorité trop visible", j'ai beaucoup de misère à accepter qu'en 2006, il y est encore des "Mâles" qui te klaxonnent au truckstop...pas possible!!!

j'ai 2 filles de 10 & 12 ans et je me fais un devoir de leur dire à tout les jours qu'elles doivent aller au bout de leurs rêves et que le sexe, la langue et la couleur de la peau ne doit pas être un obstacle à l'atteinte des rêves.

Tu nommes ces femmes qui ont "commencées" à rétablir une certaine égalité, mais tu en fais aussi parti, tu est un beau modèle pour les jeunes filles du Québec ...et de l'Amérique.

Continue ton excellent travail.

Denis

camionneuse a dit...

Merci Denis d'être un modèle pour tes filles, ça confirme qu'au Québec, c'est vraiment le meilleur endroit pour naître quand on est une fille.